Réel, réalité et vérité : un éclairage du complexe

Réel, réalité et vérité : un éclairage du complexe

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J’ai déjà consacré un billet à la différence entre compliqué et complexe. En reprenant une image qu’à ma connaissance on doit à Hervé Sérieyx, je proposais de considérer qu’un Boeing 747 est compliqué alors qu’un plat de spaghettis est complexe. Un avion est composé de milliers de pièces. Il faut des centaines de compétences différentes pour le construire. Mais il est réductible à l’analyse. Il y a un plan, ce qui permet, entre autres, de le reproduire à l’identique. Et heureusement, parce que c’est ce qui garantit qu’il vole !

Le plat de spaghettis, lui, est complexe dans la mesure où, en y plantant sa fourchette, on peut très difficilement savoir combien de spaghettis on va attraper et quelle forme auront les pâtes qui resteront dans l’assiette. Et même en répétant des centaines de fois le même mouvement de poignet, il est quasi-impossible d’obtenir plusieurs fois le même résultat. Le monde de la complexité est peu prédictible, pas complètement maîtrisable et non reproductible.

Dans le monde du compliqué, le réel, la réalité et la vérité sont trois notions qui ne font qu’une. Il n’est ainsi pas nécessaire de recourir aux trois. L’une d’elles, peu importe la manière de la nommer, suffit. Il n’en va plus de même dans le monde de la complexité. Pourquoi ?

La réalité, une partie du réel

Le complexe se caractérise, au premier chef, par notre incapacité à appréhender le réel de manière exhaustive. A cause d’une trop forte incertitude, instabilité,… de notre environnement ou, au contraire, parce que nous ne sommes pas capables de prendre en considération toutes les informations qui nous parviennent (ce que l’on appelle maintenant couramment l’infobésité), on ne peut appréhender qu’une partie du réel.

On agit et on prend des décisions à partir d’une réalité issue de nos représentations et de nos intentions. La réalité ne correspond ainsi qu’à une partie du réel, celle qui nous est accessible. Par ailleurs, nos représentations et nos intentions varient en fonction de notre personnalité, de notre trajectoire personnelle et professionnelle, de notre position et de notre rôle dans l’organisation,… Du coup, il n’y a pas une, mais des réalités qui n’ont aucune raison de se confondre.

Qui détient la vérité ?

Mais alors, si les réalités ne représentent qu’une partie du réel, qui plus est, si elles diffèrent les unes des autres, qui détient la vérité ? Dans le monde de la complexité, la vérité, c’est la partie commune des réalités, c’est-à-dire le système de références partagées sur lequel repose toute organisation, ce que l’on appelle couramment aujourd’hui la culture d’entreprise. Le prix à payer pour intégrer une communauté est d’accepter, consciemment ou inconsciemment, d’intérioriser son système de références partagées entre chacun de ses membres et, ce faisant, d’en faire une partie de sa propre réalité.

La vérité, c’est-à-dire la partie partagée des réalités, n’est souvent pas suffisante pour collaborer dans toutes les situations. Au sein d’une organisation, la coopération nécessite alors que chaque partie prenante :

  • prenne conscience que sa réalité est une parmi d’autres ;
  • soit capable d’accéder à la réalité des autres ;
  • accepte d’élargir sa réalité en intégrant une partie de celle des autres pour construire des « espaces de coopération ».

Manager dans la complexité

Dans le monde du compliqué, la vérité est exogène ; dans le monde du complexe, elle est, au contraire, endogène. La vérité n’est pas une donnée externe qui s’impose aux parties prenantes et sur laquelle elles ne peuvent pas agir. Elle est construite, c’est-à-dire qu’elle résulte des prises de décision et des actions en même temps que, à son tour, elle les façonne.

Faire évoluer son système de management d’un monde compliqué à un monde complexe nécessite de prendre en considération les niveaux stratégique, organisationnel et humain, à savoir : (1) élaborer une vision partagée ; (2) ouvrir des espaces de co-construction organisationnelle ; (3) créer les conditions d’une “émancipation” individuelle. Une présentation plus détaillée de ces niveaux fera l’objet d’un futur billet.

2 COMMENTS

  1. Tel est le sens de l’inquiétude que provoque le virtuel identifié avec les effets inquiétants des technologies liées à l’information. Cependant, il faut être précis. Nous ne pouvons pas faire la critique du virtuel sans préciser ce sur quoi nous prenons appui et que nous appelons le réel. Sinon cela n’aurait aucun sens. Qu’est-ce que nous appelons réel, ce réel auquel nous tenons et qui se trouve menacé par l’ombre tentaculaire du virtuel ? Sur quoi fondons-nous notre principe de réalité ? Ce type de critique du virtuel n’est-il pas le fait d’un esprit rétrograde, d’une sorte de nostalgie pour un ordre passé ? Est-ce une méfiance irrationnelle à l’égard de ce monde nouveau qui nous porte à préférer l’odeur du vieux livre, le contact de la plume avec du papier, la bonne vieille réalité de l’homme au travail, du paysan au champ, de l’homme raffiné, amoureux de la musique, des lettres et de la peinture, de l’amoureux de l’art et de la philosophie ? Ne sommes-nous pas tout simplement désemparés parce que nous nous retrouvons soudain plongés dans un monde qui nous est parfaitement étranger ? Ou bien, la critique du virtuel a-t-elle sa force dans sa dimension psychologique ? Ce qui est inquiétant, est-ce le virtuel lui-même, ou le trouble mental, la fuite de la réalité qui l’accompagne ? Y a-t-il une relation nécessaire entre le virtuel et la fuite de la réalité ?

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